On découvre le changement interne de la société grecque, l'occupation du pays par l'Allemagne et l'administration européenne, la pulsion de mort dans une société qui fut l'une des plus vivantes du monde et cette culture orthodoxe qui redécouvre des affinités envers la Russie. L'entretien ne peut que nous pousser à la réflexion sur l'intérêt du processus européen.

Quelle est ta spécialité et où as tu étudié ?

J'ai étudié en France l'anthropologie et j'ai fait une thèse dans les années 80 et 90 dans cette spécialité. J'ai également une thèse en histoire spécialisée dans l'étude des sources directes par l'analyse des lettres issues du front sur la culture de guerre. J'ai étudié sur la période de la Première Guerre mondiale à la guerre gréco-turque.

Tu es donc un chercheur ?

Oui, mais j'ai aussi écrit pour la revueL'Homme. J'ai enseigné sur la guerre 14-18 aux Sciences sociales sur la culture de guerre, justement. Récemment, j'ai travaillé au CNRS grec à Athènes jusqu'à la fin de son financement. C'était au moment où la Grèce acceptait le mémorandum I qui imposait des coupes budgétaires.

De quelle manière mènes tu tes observations ?

J'ai eu l'idée d'employer ma manière de travailler comme anthropologue. J'observe le quotidien de mes concitoyens. L'univers de crise en Grèce, je le compare à un univers de guerre.

Quand commences tu avec ton blog ?

Il y a plus d'un an que j'ai commencé avec mon blog http://greek-crisis.gr/ dans le but de parler du quotidien de la crise grecque.

Justement, ça commence sérieusement quand avec la Grèce ?

Tout commence en mai 2010 avec le premier mémorandum et se poursuit avec le deuxième mémorandum en février 2012 jusqu'à la fin du mois de novembre 2012 où nous avons obtenu le troisième mémorandum. Il ne s'agit pas seulement dela vie politique. La situation en Grèce s'apparente plutôt à une forme de guerre sociale qui ne veut pas donner son nom. Il y a une chute du PIB d'environ 21 %. On enregistre une telle baisse en période de guerre.

Tu vois une mutation sociale ?

Il y a une mutation dans l'air. Je vois la destruction de l'économie réelle. Plus d'un tiers des commerces ont fait faillite en trois ans. La moitié de la population active est au chômage. On compte 6 millions de personnes sans un travail. Officiellement l’État dit que nous avons 25 % de chômage soit plus d'un million de personnes.

Et le pouvoir d'achat ?

Il y a une destruction du pouvoir d'achat. On assiste à un mouvement que la Russie a connu dans les années Eltsine. La classe moyenne est détruite très rapidement.

C'est quoi les caractéristiques de la déstructuration de la société ?

On a une mutation de la sociabilité. Pour des raisons économiques une grande partie des gens n'ont plus la possibilité de fréquenter leurs amis ou leurs parents. Cela n'apparaît pas statistiquement mais ça devient très grave pour un pays où les gens avaient l'habitude de sortir tout le temps.

Une ressemblance avec la Première Guerre mondiale?

Oui, je vois une ressemblance entre la violence et l'expérience du vécu des soldats de la Première Guerre mondiale et la situation du pays.

C'est pas un peu exagéré ?

Il est vrai que certains disent que c'est un peu exagéré ce que je dis. Même si la guerre économique n'est pas comme la guerre. Mais c'est une situation où les Grecs ne voient pas une sortie possible. Nous sommes comme dans un conflit quand on est dans une situation de guerre. La société ne peut pas se protéger dans le temps. Les vacances, pour noël, par exemple, ça n'existe plus. Il y a une destruction du temps. La maîtrise du temps est devenue partielle. On a une non gestion du calendrier. On a une disparition du destin collectif car les gens ne peuvent plus programmer la retraite ou les études de leurs enfants. Les gens vivent dans le présent.

C'est quoi la conséquence ?

On a la perte des repères. Il faut réinventer d'autres formes de vie ou de survie et passer par des formes de solidarité entre nous ce qui n'est pas évident. La représentation politique n'est plus la même. La destructionéconomique et sociale se traduit dans les représentations de la politique.

La société grecque n'est plus la même ?

On sait que nous ne sommes plus les mêmes. Nous n'avons plus les mêmes comportements. Beaucoup de gens évitent de communiquer avec autrui. Ils s'enferment. Dans certains endroits on a une absence de solidarité. On a une montée violente dans la politique et on assiste à la montée de l'Aube d'orée.

Ils viennent d'où les gens de l'Aube d'orée ?

L'Aube d'orée est issu des milieux populaires ou des nouveaux pauvres. On a une percée dans les anciens quartiers du Pirée et d'Athènes et ils sont assez jeunes. C'est un mouvement néo-nazi et ce mouvement n'est pas nouveau.

Et la démocratie ?

 On n'est plus dans un régime de type démocratique. Le régime qui se met en place tout doucement est un régime qui s'apparente à un coup d’État permanent. On a un coup d’État parlementaire avec les mémorandums et les lois liées à l'austérité. On a une destruction du cadre précédent qui était lié au cadre du travail et de la législation du travail. On a un non respect de la constitution. Rien n'arrête cette mauvaise marche. Depuis 2010, on voit qu'il ne se passe rien au parlement. Nous assistons à l'effondrement du système politique.
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